[Critique]
#Culture

Ou l’art d’expédier en longueurs

Pour lutter contre la surpopulation, des scientifiques mettent au point un processus permettant de réduire les humains à une taille d’environ 12 cm (le “downsizing”). Chacun réalise que réduire sa taille est surtout une formidable occasion d’augmenter de façon considérable son niveau de vie. Cette promesse d’un avenir meilleur décide Paul Safranek (Matt Damon) et sa femme (Kristen Wiig) à abandonner le stress de leur quotidien à Omaha (Nebraska), pour se lancer dans une aventure qui changera leur vie pour toujours.

À l’heure des controverses climatiques, des violents contrastes entre utopies occidentales et réalité des divergences culturelles, des problèmes de ressources et de la surpopulation, du rêve de la fin du travail : les enjeux philosophiques posés par le concept même de Downsizing étaient énormes. À la hauteur du Micromégas de Voltaire pour son temps, et pour le nôtre.

Hélas, tout comme Paul, le protagoniste, le film rate tout ce qu’il touche. Ce remake de la Quatrième Dimension des années 50 ou de l’Homme qui rétrécit de Paul Matheson est tout aussi dérisoire que sa création d’un monde clos qui évoque sans l’atteindre le brillant Truman Show de Peter Weir (1998).

Beaucoup de rien dans beaucoup trop d’un peu de tout

Le contexte est exposé calmement : d’abord la technologie et ses implications, puis les raisons de s’y soumettre, les avantages, les peurs liées à la transformation, le cadre de vie, les ressources, l’impératif écologique… Les sujets à traiter sont lancés pour être repris plus tard. Tout a été pensé semble-t-il, pour cela.

Pendant ce temps Paul s’occupe de sa mère malade le temps d’une scène. Puis, elle disparaît. Paul a une femme, avec qui il est poussé vers l’opération par l’argument économique. Puis elle disparaît. Paul a des collègues, des amis et un beau-père inquiets que le film prend le temps d’introduire. Qui disparaissent. Il retrouve un autre ami dans le monde miniature, pour une scène. Il disparaît. Il fréquente une mère célibataire. Qui disparaît. Son guide dans le nouveau monde ? Disparaît. La femme atteinte d’un cancer dont il vient fortuitement prendre soin ? Disparaît. La liste des impasses ou des fausses pistes est longue. Fort heureusement, Paul n’a pas d’enfants !

Quel est l’objectif de cet incessant va-et-vient de personnages inutiles ? Le film n’aborde pas les problématiques touchant à l’éphémère et à l’évanescent. Du coup les rares personnages ayant droit à plus d’une ou deux scènes doivent être considérés comme importants. Bien qu’il soit difficile de voir pourquoi.

Qu’à cela ne tienne ! Les grandes questions, lancées à tout vent, sont déjà nombreuses : la permanence des problèmes sociaux dans toutes les dimensions, la nécessité d’aider son prochain pour trouver des raisons de vivre, l’amour salvateur. Chacune attend patiemment sa résolution à mesure que le scénario tente laborieusement de les traiter. Après tout, le sujet est philosophique.

Il faut plus de 2 h 15 pour réaliser l’évidence : il n’en sera rien. Tout est abandonné net, tel quel, et oublié instantanément. Il n’y a ni intrigue, ni fil rouge. Le néant.

Le train artistique sur monorail

Chacun y va de sa propre caricature à commencer par les acteurs.

Matt Damon, que toute passion a définitivement quitté, est décidément peu à l’aise dans les rôles comiques. Il traverse le film tel un fantôme, lui aussi peut-être lassé par l’absence de scénario.

La présence de Kristen Wiig sur les affiches et les bandes-annonces est une vaste blague. Seul Christoph Waltz sauve peut-être les meubles. Son jeu, bien que presque naturel pour un tel acteur, relève l’intérêt dans les scènes où la caméra daigne s’intéresser à lui. Alors, le rire n’est jamais bien loin.

Passons sur la composition musicale, strictement dans les clous établis du genre ; le plus décevant est bien Alexander Payne, le réalisateur, bien meilleur dans Sideways ou dans Nebraska, c’est-à-dire quand il traite des sujets plus proches de la vie réelle et écrit des dialogues plus spirituels. Ici sa patte artistique est neutre, absente. N’en ressortent que des plans mornes et aseptisés dans une atmosphère déprimante. On en oublierait presque l’aspect comique si le scénario complètement loufoque ne venait nous le rappeler. Et son aspect décousu bien sûr.

Jamais il ne joue avec les perspectives ou les ordres de grandeur, auquel le concept se prête pourtant si bien. Finalement, ce qui l’a certainement le plus absorbé, c’est ce florilège de gimmicks et de créations pour le monde miniature. Artifices insuffisants pour pallier l’absence d’un script cohérent et un coté moralisateur bien trop appuyé. À grand renfort de références mythiques (l’arche de Noé surtout), la science-fiction se met au service d’un humanisme bien-pensant dans un petit film qui se prenait pour un grand.

Statut : Déconseillé

Sébastien Conrado