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Une nouvelle archive cunéiforme découverte en 2018 à Kunara dans le Kurdistan irakien

Sur la rive droite de la rivière Tanjaro dans le Kurdistan irakien, dans les piémonts du Zagros, à 5 km au sud-ouest de la ville de Souleymaniyeh, se trouve le site de Kunara. Cette région, inaccessible du temps de Saddam Hussein, manque de données historiques. Les fouilles, débutées sur ce site en 2012 sous la direction de Christine Kepinski, dans le cadre de la mission archéologique du Peramagron, se poursuivent depuis 2015 sous la direction d’Aline Tenu, avec le soutien du Ministère de l’Europe et des Affaires Etrangères.


Qu’a-t-on découvert sur le site de Kunara ?
Que sait-on de la vie au sein de cette cité antique ?


Entre 2015 et 2017, une première archive de cent dix tablettes cunéiformes a été mise au jour dans un bâtiment enterré du chantier C au sud du site, dans la ville basse. En 2018, une nouvelle archive cunéiforme a été découverte dans un bâtiment monumental du chantier E, cette fois-ci au nord du site ; celle-ci va permettre de préciser l’histoire de Kunara au cours des deux derniers siècles du IIIe millénaire avant notre ère.[1]

Kunara couvre une dizaine d’hectares et s’organise sur deux tells avec une ville haute à l’ouest (chantier A), et une ville basse à l’est où se situent tous les autres chantiers ouverts par les archéologues (B-E). Sur la ville haute, une large tranchée a été ouverte pour fournir une séquence chronologique de l’occupation du site.

Kunara, Chantier B. © Mission archéologique du Peramagron

Dans la ville basse, le chantier B a révélé l’existence d’un bâtiment monumental avec une façade de quarante mètres de long. La céramique fine découverte à l’intérieur semble être liée à la réception et au partage de repas : au menu, des bovins, porcs et caprinés vraisemblablement élevés dans les environs, et des espèces sauvages obtenues par la chasse. Ce bâtiment a été détruit par le feu.

En 2017 et 2018, de nombreuses outils en silex et en obsidienne ont été exhumés à Kunara, en particulier sur le chantier B. Découverts à proximité de moules destinés à la fabrication d’objets en métal, ils suggèrent l’existence d’un atelier artisanal. Ces objets témoignent d’échanges avec le nord de la Syrie, l’Anatolie du Sud-Est, et le sud de l’Irak. On note aussi la présence d’une perle en cornaline qui pourrait provenir de la vallée de l’Indus, et celle d’un sceau-cylindre figurant une scène de présentation à une déesse coiffée d’une tiare à cornes, typique de l’iconographie mésopotamienne.

Kunara, Chantier B: épingles en bronze. © Mission archéologique du Peramagron

L’un des bâtiments mis au jour dans le chantier C, une cave semi-enterrée, a livré un riche mobilier constitué de jarres de stockage, dont certaines décorées de figures animalières, ainsi qu’une archive administrative rédigée en langue akkadienne constituée de plus d’une centaine de tablettes cunéiformes. Ces tablettes, déchiffrées par Philippe Clancier, enregistrent des entrées et des sorties de quantités de différentes variétés de farines – orge, blé amidonnier, froment et peut‐être malt –, suggérant l’existence d’un « bureau de la farine ». Ces textes mentionnent des localités inconnues, des noms clairement non akkadiens, un roi ou gouverneur (ENSI) ainsi qu’un ministre ou équivalent (SUKKAL).

Tablette M. 225 du « bureau de la farine ». © Mission archéologique du Peramagron

En 2018, un bâtiment long d’au moins vingt mètres découvert dans le chantier E a fait l’objet d’une fouille révélant l’existence d’une archive cunéiforme en mauvais état de conservation. L’une des tablettes, portant sur de grosses quantités probablement de céréales, révèle l’existence jusqu’alors inédite d’une unité de mesure de capacité locale, le GUR du Subartu. Ce terme renvoie, dans les textes des souverains d’Akkad, au nord-est de la Mésopotamie.

Vue du Chantier E. © Mission archéologique du Peramagron

C’est la première fois que des tablettes datant du IIIe millénaire sont mises au jour dans le Kurdistan irakien. Elles éclairent d’un jour nouveau cette région jusqu’à présent mal connue, et seulement de manière indirecte, par les conquérants mésopotamiens. Kunara, dont le nom ancien n’a pas encore été identifié, pourrait faire partie du Lullubum.

Selon la Stèle de la Victoire du roi akkadien Narâm-Sîn (2254-218), conservée au Louvre, le roi remporta une victoire sur un certain Satuni, roi des Lullubi, une population de montagnards du Zagros, régulièrement qualifiés de « barbares ». Cette région fut peut-être annexée par le roi sumérien Shulgi au XXIe siècle avant notre ère. Aline Tenu suppose que Kunara pourrait être l’une des villes principales des Lullubi, voire leur capitale. La présence de noms propres étrangers à la Mésopotamie permet d’envisager l’existence d’une langue locale, et l’utilisation d’une unité de mesure propre à cette ville témoignerait de son indépendance, au moins temporaire.

Espérons que la lecture des nouveaux textes mis au jour en 2018 permettra d’en savoir davantage sur Kunara et sa région à la fin du IIIe millénaire, avant sa destruction par le feu.

Pour en savoir plus : l’émission Carbone 14 du 31 mars 2019 sur France Culture a été consacrée à Kunara.

Cécile Michel
Brèves mésopotamiennes
ISSN 2551-9859, Pour la Science blogs


[1] Depuis 2015, les fouilles de Kunara font l’objet de rapports réguliers et détaillés dans la revue Akkadica : A. Tenu avec les contributions de Ph. Clancier, F. Marchand, D. Sarmiento-Castillo et C. Verdellet – «Kunara. Rapport préliminaire sur la quatrième campagne de fouilles (2016) », Akkadica 139, p. 1-72 ; A. Tenu avec les contributions de M. Altaweel, Ph. Clancier, F. Marchand, N. Ouraghi, B. Perello, C. Verdellet, 2016, « Kunara, une ville du IIIe millénaire dans les piémonts du Zagros. Rapport préliminaire sur la troisième campagne de fouilles (2015) », Akkadica 137, p. 109-182. Le rapport de 2017 est actuellement sous presse.