[Interview]
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Salvador : dans l’enfer « codifié » des maras

Confrontée depuis des années au défi des maras, ces gangs armés ultraviolents qui sèment la terreur en Amérique centrale, la justice salvadorienne a décidé d’employer les grands moyens. Début novembre, plus d’un demi-millier de mandats d’arrêt ont ainsi été émis contre des membres présumés de ces organisations criminelles pour meurtres, extorsion, enlèvements, détention illégale d’armes, trafic de drogue et constitution de bande organisée.

Adeptes de la loi du Talion poussée à son acmé, les maras, dont les plus connues sont la Mara Salvatrucha 13 (MS-13) et le Barrio 18, se livrent une cruelle et impitoyable guerre de territoire. Les civils, entravés dans leur liberté de déplacement, en représentent les principales victimes au quotidien. Comment en est-on arrivé là ? Éléments de réponse en dix points – avec le concours de l’anthropologue salvadorien Juan José Martinez D’Aubuisson, auteur de Ver, oír y callar : Un año con la Mara Salvatrucha 13[1] (septembre 2015, 128 pages).

Quelle est l’origine du terme « mara » ?

Tout est parti d’un récit publié par l’auteur allemand Carl Stephenson en 1938 et intitulé Leiningens Kampf mit den Ameisen (Leiningen contre les fourmis). Cette nouvelle contait l’histoire d’un millionnaire, Christopher Leiningen, qui décidait de fonder une plantation de cacao dans la forêt amazonienne du Brésil, avant que son rêve ne tournât court en raison d’une invasion de fourmis légionnaires, connues pour leur voracité.

L’histoire, très populaire, a d’abord été traduite en anglais (Leiningen Versus the Ants), puis adaptée au cinéma en 1954 par le réalisateur américain Byron Haskin sous le nom de The Naked Jungle – ou Cuando ruge la marabunta (littéralement, « quand les fourmis rugissent ») –, avec Charlton Heston dans le rôle principal. Le film a connu un tel succès au Salvador que le terme de « marabunta » a été abrégé en « mara» pour désigner un vaste groupe de personnes plutôt turbulentes. Progressivement, ce vocable est passé dans la langue courante, devenant partie intégrante de l’argot des jeunes. Il n’avait cependant pas à l’époque la connotation négative qu’il a prise par la suite, celle de gang criminel.

Quand et dans quel contexte les maras sont-elles nées ?

Dans les années 1960, certains intellectuels et dirigeants syndicaux salvadoriens ont commencé à envisager la possibilité de recourir à la lutte armée pour renverser le régime militaire soutenu par la vieille oligarchie caféière [le Salvador est l’un des plus grands pays producteurs de café au monde]. Mais ce n’est qu’en 1975 que les premiers groupes armés capables de déstabiliser l’Etat ont émergé.

A partir de là, le Salvador s’est progressivement enfoncé dans la crise, laquelle a abouti à une longue guerre civile qui a duré jusqu’en 1992. La répression de l’insurrection s’est accentuée – et même « technicisée » avec l’appui du gouvernement américain – de sorte qu’en 1979, disparitions et assassinats se comptaient déjà par centaines.

Les deux forces belligérantes – l’armée gouvernementale d’un côté, le Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN, marxiste) – étaient puissantes et se livraient une concurrence féroce pour attirer à elles des milliers de jeunes recrues. Face à cette situation, de nombreux Salvadoriens ont fui, qui pour ne pas subir les représailles des groupes paramilitaires, qui par peur de la guerre. Ils ont cherché refuge dans des pays comme le Costa Rica, le Canada, la Suède, voire l’Australie. Mais c’est surtout aux Etats-Unis qu’ils se sont implantés, et plus particulièrement à Los Angeles, dont la réputation sulfureuse de « Mecque des gangs » n’était déjà plus à faire.

Ces jeunes, sevrés de repères, ont découvert une ville déchirée par la rivalité sanglante entre gangs hispaniques (mexicains, pour l’essentiel), afro-américains et asiatiques, soucieux de préserver, mais aussi d’étendre leur territoire d’influence. Ils ont été parallèlement victimes de discrimination et de marginalisation de la part des migrants plus âgés. Cela les a poussés à tisser entre eux des liens très étroits. La mara est devenue un refuge, un symbole d’identité.

Au milieu des années 1980, la lutte contre les autres gangs hispaniques s’est aiguisée. De nombreux « mareros » ont échoué en prison pour vols à main armée et trafic de drogue. Ils y ont peu à peu épousé le style de vie chicano. L’alliance entre la Mara Salvatrucha 13[2] (MS-13) et le Barrio 18[3] (en référence à la 18e rue de Los Angeles) a tenu jusqu’en 1988, avant d’éclater, pour des raisons obscures – certains évoquent une vengeance, d’autres une banale querelle amoureuse. Toujours est-il qu’aujourd’hui, ces deux organisations sont engagées dans un duel à mort.

Comment les maras se sont-elles implantées au Salvador ?

En 1992, lorsque la guerre civile a pris fin, le Salvador était exsangue, ses infrastructures en ruine et son tissu social irrémédiablement déchiré. Le pays comptait pléthore de chômeurs, de handicapés et d’orphelins. Les bandes de quartier et d’étudiants ont prospéré sur ce terreau « fertile ». Or, comme un mauvais coup du sort, le gouvernement américain a décidé au même moment d’expulser de Californie des centaines de « pandilleros » (membres de gangs). La plupart étaient des hommes jeunes appartenant à la Mara Salvatrucha 13 et au Barrio 18, qui avaient quitté le Salvador enfants ou adolescents. A leur retour, ils étaient des hommes.

Forts de leur « expérience américaine », ils se sont mués en prédateurs voraces, comme des fourmis légionnaires. Bientôt, les jeunes du pays n’ont plus eu d’autre choix que de rejoindre la MS-13 ou le Barrio 18, sous peine d’être éliminés. Les maras se sont tellement développées – et avec elles la violence – qu’aujourd’hui le taux d’homicides au Salvador est le plus élevé d’Amérique centrale (60 pour 100 000 habitants en 2017[4]), avec le Honduras (42,8 pour 100 000) et le Guatemala (26,1 pour 100 000).

La MS-13 et le Barrio 18 ont-ils la même histoire ?

Non. La Mara Salvatrucha 13 s’est formée au début des années 1980 à Los Angeles, et plus précisément dans le quartier de Pico-Union. Elle était composée d’adolescents salvadoriens réfugiés aux Etats-Unis. Le Barrio 18, de son côté, a été fondé par les jeunes fils des immigrés mexicains dès les années 1950. Cette mara s’est cependant ouverte aux autres ethnies au fil des années, ce qui a permis à de nombreux Salvadoriens, notamment du quartier de Rampart (Los Angeles), de la rejoindre.

Quelles sont les activités des maras et leurs sources de financement ?

« Il y a deux approches : l’une affirme que la principale activité des maras est d’amasser de l’argent, notamment grâce au trafic de drogue et au racket (90 % de leurs « revenus ») ; l’autre, plus ‘culturaliste’, sous-tend le fait qu’elles se consacrent surtout à la violence et à des rituels destinés à renforcer leur identité. En réalité, il s’agit plutôt d’un hybride des deux », explique Juan José Martinez D’Aubuisson, précisant que les « mareros » demeurent malgré tout très pauvres.

Quel est le profil des « mareros » et comment sont-ils organisés ?

Il s’agit en majorité d’hommes jeunes issus des couches les plus basses de la société. Ceux-ci forment de petites cellules locales appelées clicas qui, chacune, possède son propre nom, a son propre chef (ou palabrero) et jouit d’une relative autonomie. Les membres d’une même mara sont toutefois soudés autour de symboles et de valeurs partagés. Pour eux, l’usage de la violence est fondamental, car leur identité repose sur le maintien d’un « système d’agressions réciproques » vis-à-vis de la mara adverse ; système qui leur offre un statut, du pouvoir et de la reconnaissance – en un mot le « respect » au sein du groupe.

Existe-t-il une sorte de mise à l’épreuve avant d’intégrer une mara ?

Oui. Les nouveaux membres doivent prouver systématiquement leur valeur à travers une sorte de rite de passage très codifié censé marquer une rupture avec leur « vie d’avant ». El brinco a longtemps prévalu – une forme d’intégration qui voulait que le néophyte supportât pendant une certaine période les coups des autres « mareros ».

Avec le creusement de l’antagonisme entre maras, le processus d’incorporation s’est sensiblement durci. Actuellement, il peut prendre jusqu’à un an. Le novice doit alors démontrer sa capacité à exercer la violence – comprendre : assassinats, décapitations, torture (plus tard, ses « actes de bravoure » lui assureront le « respect » de ses pairs). Parallèlement, il est amené à effectuer des tâches ingrates comme aller chercher des cigarettes, acheter des recharges de téléphone ou faire le guet. Il est exclu des réunions des clicas (les mítin) et doit se contenter de sonner l’alarme en cas d’incursion de la mara rivale ou de la police.

Lorsqu’un aspirant commet une faute – s’il mentionne le nom de l’autre mara ou s’il fait preuve de faiblesse dans sa vie personnelle, par exemple –, il est soumis à un châtiment physique. La réprimande, proportionnelle à la gravité de la faute, ne vise pas seulement à corriger les actions considérées comme « déviantes ». C’est aussi une manière de se démarquer des autres groupes de moindre envergure.

Qu’en est-il de la hiérarchie au sein des maras ?

A l’intérieur d’une mara, le « respect » seul ne garantit pas l’obtention d’une position hiérarchique dominante. Il ne suffit pas non plus de montrer que l’on est capable d’user de violence – fût-elle extrême – contre la mara adverse. Certains « mareros » l’ont eux-mêmes expliqué : « Il y a des gars qui peuvent tuer encore et encore, mais ils ne deviendront jamais chef. Pour y arriver, il faut aussi avoir un certain ‘état d’esprit’. »

Combien y a-t-il de « mareros » en Amérique centrale ?

Les estimations divergent assez largement. Certains auteurs évoquent le chiffre de 200 000, d’autres de 60 000 pour l’ensemble de la région. En ce qui concerne le Salvador, la Police nationale civile parlait en 2008 de 10 000 « mareros » répartis en deux groupes : le Barrio 18 et la Mara Salvatrucha 13, cette dernière étant la plus puissante sur le plan numérique. Selon l’ONU, le pays compterait plus probablement entre 10 000 et 60 000 « mareros ».

La stratégie répressive adoptée jusqu’ici par l’Etat peut-elle répondre à long terme au problème des maras ?

Juan José Martinez D’Aubuisson n’y croit pas et renvoie les deux camps dos à dos. Pour lui, le problème de fond n’est pas seulement la criminalité, mais aussi la situation sociale dans les quartiers. D’où la nécessité d’une approche plus holistique. Et de conclure : « Le gouvernement ne traite pas le problème de manière digne. Les balles et le sang ne suffisent pas. »

  Aymeric Janier


[1] http://www.pepitas.net/libro/ver

[2] https://www.insightcrime.org/el-salvador-organized-crime-news/mara-salvatrucha-ms-13-profile/

[3] https://www.insightcrime.org/el-salvador-organized-crime-news/barrio-18-profile/

[4] https://www.insightcrime.org/news/analysis/2017-homicide-round-up/