[Analyse]
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46,5 % des enfants âgés de moins de cinq ans souffrent de retards de croissance liés à la malnutrition

Eux aussi cheminent vers cette terre états-unienne qui, espèrent-ils, leur offrira une vie plus confortable, loin des arias du quotidien. Ils sont certes bien moins nombreux que leurs voisins du Honduras, mais, au fond, leur objectif est le même : échapper au désespoir et à la misère qui obèrent leur avenir. Peu leur chaut que les autorités de Washington – Donald Trump en tête – les menacent d’ores et déjà d’expulsion, ils avancent. En rangs serrés.


Pourquoi les Guatémaltèques fuient-ils massivement leur pays ?
La prévarication au sein de la classe politique va-t-elle s’intensifier ?


Depuis quelques jours, des Guatémaltèques se dirigent à pied, en convoi avec des Honduriens et des Salvadoriens, en direction du nord. Un périlleux périple, non pas choisi mais subi. La raison de cet exode ? Le dénuement et le manque d’emploi. Petit pays frontalier du Mexique et comptant près de 17 millions d’habitants, le Guatemala a beau être la première économie d’Amérique centrale, il n’en demeure pas moins miné par la pauvreté, qui frappe près de 60 % de la population (ce chiffre est encore plus élevé dans les zones à majorité indigène).

Si les citoyens du Honduras et du Salvador fuient avant tout l’ultraviolence des gangs de rue – les sinistres maras, qui font couler le sang pour de sombres querelles de pouvoir et de territoire –, ceux du Guatemala cherchent avant tout à échapper à l’indigence. Une situation rendue encore plus délicate ces dernières années par des conditions climatiques extrêmes.

Depuis 2014, en effet, les sécheresses à répétition accablent les petits paysans locaux, lesquels éprouvent de plus en plus de difficultés à nourrir correctement leur famille. D’après les chiffres du Programme alimentaire mondial, près de la moitié (46,5 %) des enfants âgés de moins de cinq ans souffriraient ainsi de retards de croissance liés à la malnutrition, avec des pics à 90 % dans les communes les plus touchées.

Les caprices du ciel ne sont pas nouveaux dans la région (des sécheresses prolongées pourraient avoir provoqué l’extinction de la civilisation maya), mais ils ont pris récemment une dimension inquiétante. Les scientifiques le confirment : les phénomènes El Niño et La Niña, à l’origine d’anomalies de température au niveau de la surface de l’océan Pacifique, sont plus intenses, mais aussi plus erratiques qu’auparavant.

Alors que la saison des pluies se termine, le Guatemala souffre comme jamais du manque d’eau. Corollaire : les récoltes sont réduites à la portion congrue et la production agricole s’effondre. Les effets néfastes se font surtout sentir dans les villages les plus reculés qui, privés de moyens de subsistance, se trouvent pris au piège.

Dans un tel contexte, certains citoyens, du moins ceux qui en ont la possibilité financière parce qu’ils possèdent une maison ou quelques arpents de terre, font le choix de vendre leurs biens et de partir pour les Etats-Unis, en payant des passeurs connus sous le nom de coyotes entre 10 000 et 15 000 dollars (entre 8 800 et 13 200 euros). Les autres tentent leur chance sans aide extérieure – ce qui induit des risques nettement plus élevés –, ou restent au pays, mais sont alors contraints de recourir au vol pour se nourrir et subvenir aux besoins de leurs proches.

Au cours de l’année écoulée, le mouvement migratoire vers le pays de l’Oncle Sam s’est sensiblement amplifié. Preuve en est, entre octobre 2017 et la fin du mois d’août 2018, plus de 42 000 Guatémaltèques ont été arrêtés à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis, soit une hausse de 71 % par rapport à la même période de 2016-2017, selon le Wall Street Journal.

Outre l’impécuniosité, un autre mal insidieux ronge le Guatemala : la corruption. Et il semblerait que les parlementaires ne soient guère empressés de s’attaquer à ce fléau. Le 18 octobre, alors que tous les regards étaient rivés sur les Honduriens qui transitaient par le sol national, les législateurs en ont profité pour adopter, à une écrasante majorité (93 voix contre 18), une loi réduisant fortement les peines d’emprisonnement pour financement illégal de campagne électorale.

Une décision loin d’être anodine, surtout quand on sait que l’actuel chef de l’Etat, Jimmy Morales, est soupçonné d’avoir été élu par ce biais, en octobre 2015. En effet, son parti, le Front de convergence nationale (droite), dont il était secrétaire général à l’époque, aurait touché certaines sommes de manière illicite. Le président – un ancien comique de télévision qui a fait campagne sur le thème de la lutte contre la… corruption avec pour slogan Ni corrupto, ni ladrón (« Ni corrompu ni voleur ») – s’est toujours défendu d’avoir commis un quelconque délit.

Aux yeux du politologue guatémaltèque Renzo Rosal, cité par l’agence Associated Press, ce vote est lourd de conséquences. « Dorénavant, le financement illégal de campagne n’occasionnera qu’une simple réprimande. C’est un signal terrible envoyé avant les prochaines élections [générales, qui se tiendront en juin 2019] », déplore-t-il.

Le risque de voir se multiplier fraudes et malversation est d’autant plus grand que M. Morales a annoncé le non-renouvellement du mandat de la Commission internationale contre l’impunité au Guatemala (Cicig, un organisme créé en 2007 et placé sous l’égide des Nations unies) au-delà de septembre 2019. Il a en outre révoqué les visas de certains employés de la Cicig et déclaré son chef, le magistrat colombien Ivan Velazquez, persona non grata, au mépris de la justice, pour qui cette décision était « inconstitutionnelle ».

Ses contempteurs en sont convaincus : en paralysant la Commission, grâce à laquelle – fait notable – le niveau de violence a diminué (le taux d’homicide, quoique toujours très élevé, est passé de 43,6 pour 100 000 habitants en 2006 à environ 27 pour 100 000, contre moins de 1 pour 100 000 en moyenne au sein de l’Union européenne, d’après Eurostat), l’ex-humoriste s’efforce de protéger prioritairement ses intérêts et ceux des personnes gravitant dans son entourage immédiat. Sans doute veut-il éviter le même sort que Roxana Baldetti. Le 9 octobre, l’ancienne vice-présidente (de 2012 à 2015) a été condamnée à quinze ans et six mois de prison pour association de malfaiteurs, trafic d’influence et corruption…

Aymeric Janier
Son blog