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Rapport géostratégique : la Corée du Nord 

C’est le cancre du monde, la bête noire. La Corée du Nord fait la une tous les mois depuis plusieurs années. Kim Jong-un amuse ou agace par son comportement enfantin, ses déclarations grandiloquentes, ses actes cruels envers ses soutiens (on se souvient de l’exécution d’un ministre au canon anti-aérien parce qu’il s’était endormi lors d’un défilé)… Régulièrement, les menaces de guerre avec la Corée du Sud ou les Etats-Unis alarment les organismes internationaux. Pendant ce temps, le monde occidental se fend de reportages et de statistiques pour démontrer l’état moyenâgeux dans lequel a sombré le pays en rêvant d’une destitution du dictateur et de l’établissement d’une démocratie. Comme en Irak et en Afghanistan, puisque ça a si bien marché.


Quels sont les véritables moyens militaires de la Corée du Nord ?
Est-elle un vrai danger pour le monde ?
A qui profite le conflit ?


Pourtant, il suffit de quelques recherches pour tomber à l’évidence : la Corée du Nord n’a pas les moyens de ses menaces, ce que diplomates et militaires savent pertinemment. En l’état, elle est pratiquement inoffensive. Alors pourquoi veut-on agiter l’animosité de l’Occident envers la Corée du Nord et déclencher une guerre ?

Bref rappel de situation

Si sous Obama les tensions étaient régulières, l’investiture de Trump a accéléré le mouvement. On parle sérieusement de la possibilité d’une guerre depuis le début de l’année, de sa quasi-certitude depuis août. Elle peut éclater à tout moment. C’est que Kim Jong-un procède à des essais nucléaires contre l’avis de la communauté internationale, à des tirs de missiles balistiques infructueux et promet de faire “payer cher” l’attitude des Etat-Unis.

La Corée du Nord est donc une menace à plusieurs titres. D’une part c’est un pays communiste, une dictature acoquinée à la République Populaire de Chine, d’autre part un envahisseur potentiel équipé de l’arme nucléaire qui lorgne sur l’Île de Guam et le Japon. Il n’en faut pas plus aux gendarmes du monde pour préparer un plan d’attaque qui permettrait de soumettre la Corée en quelques heures.

Récemment, même Theresa May évoquait la possibilité d’une frappe préventive nucléaire pour éradiquer la menace. Aussi les Etats-Unis viennent-ils tout juste d’envoyer 3 porte-avions nucléaires, chacun accompagné de croiseurs, de torpilleurs et de sous-marins pendant que des bombardiers B-52, B1-B et B2 effectuent des vols de provocation aux frontières. On aurait même aperçu la fameuse SEAL Team Six, responsable d’avoir exécuté Oussama Ben Laden, à bord de l’USS Michigan.

Flotte de guerre américaine

U.S. Navy photo/Chief Photographer’s Mate Todd P. Cichonowicz

Mais pour que les Etats-Unis n’aient pas encore frappé après tant de menaces, il y a une raison simple : la Chine a menacé de répliquer “de toutes ses forces” si on s’en prenait à la Corée du Nord. Parallèlement, elle plaçait 150 000 soldats à sa frontière avec le pays le plus fermé du monde, pour endiguer une éventuelle vague de réfugiés de guerre (comprendre abattre les civils ndlr).

Un scénario digne d’un mauvais film

La Corée du Nord possède l’une des plus grandes armées du monde : 1,2 millions de soldats, 7,7 millions de réservistes. Contre 1,4 pour les US et 800 000 réservistes. Cependant l’écart technologique en terme d’armement est abyssal. Les spécialistes estiment que Pyongyang disposerait de 8 à 10 ogives nucléaires, qui pourraient souffrir de dysfonctionnements. Les Etats-Unis en possèdent 7 000, dont un certain nombre implantées en Corée du Sud, prêtes à l’emploi.

Avec un tel armement, si Kim Jong-un souhaitait passer à l’action et s’emparer du Japon ou de la Corée du Sud, il ne pourrait tenir le conflit que quelques heures au grand maximum. Ses missiles seraient d’ailleurs interceptés par le système Aegis américain, capable de détruire des ogives au vol. Une guerre est une perspective complètement fantasque pour la Corée du Nord, absolument suicidaire.

Et les ministres Nord-Coréens le savent parfaitement ; de multiples tentatives de pourparlers ont été engagées avec les Etats-Unis. Chaque fois le dialogue a été coupé par les Trump et les Obama. Ceux-ci s’adonnent d’ailleurs chaque année à un exercice de renversement du régime à la frontière, comme pour exciter les passions de Pyongyang, déjà bien agitées.

De plus, depuis 2016, le dictateur s’est engagé au “No nuclear first” aux côtés de la Chine et de l’Inde. Ils n’utiliseront pas l’arme nucléaire pour agresser, ce qui les rend presque amicaux. Tous les stratèges le diront : une frappe préventive américaine les neutraliserait immédiatement. Pas de guerre.

Impossible de croire une seconde à la menace Nord-Coréenne. Il est vraisemblable que les Etats-Unis, et derrière eux tout le monde occidental, jouent sur la puérilité du dirigeant pour motiver une escalade du conflit, tout en nous faisant avaler des bêtises. Mais pourquoi en veut-on à la Corée ?

Des raisons terrifiantes

La question est plus que géostratégique ; elle est civilisationnelle, éthique.

D’abord, il s’agit d’un bras de fer avec la Chine. Celle-ci est une alliée historique de la Corée du Nord pour qui ce partenariat représente plus de 90% de ses échanges extérieurs. Faire peser la menace d’une guerre avec la Corée est, pour les Etats-Unis, l’occasion de déstabiliser moralement l’Empire du Milieu qui craint une immigration massive de Nord-Coréens sur son territoire, fuyant les conflits. D’où la disposition de soldats à sa frontière. Par ailleurs, ce serait l’occasion de réunifier la Corée sous contrôle occidental et d’installer des bases militaires. La Chine ne supporterait pas une nouvelle implantation américaine en Asie. Ainsi, pour tirer pleinement avantage de la situation, il n’y a nul besoin de conflit. La seule menace d’une guerre est un puissant levier pour les occidentaux, utile dans tout type de négociations difficiles avec la Chine. La Corée n’est qu’un pion.

Cependant, il existe une raison qui justifie l’inévitable invasion de la Corée du Nord à court ou moyen terme : les terres rares. (Cf. document Arte : Pour une exposition complète de cette problématique)

Localisation des terres rares en Corée du Nord

La Corée du Nord abriterait, sur un seul site, le double des réserves mondiales de terres rares. Pour rappel, les terres rares sont un groupe de 17 métaux précieux indispensables à la production et au fonctionnement de la plupart des appareils électroniques : du lave-vaisselle au smartphone en passant par les éoliennes et les pots catalytiques. Sans terres rares, pas d’empire capitaliste occidental basé sur le progrès. Et les réserves mondiales s’amenuisent.

L’extraction des terres rares, très polluante, était jusqu’à aujourd’hui un monopole chinois. L’une des seules nations à faire peu de cas de son opinion publique vis-à-vis de l’environnement.

Le bras de fer est donc double : qui contrôle la Corée du Nord, contrôle l’avenir de l’industrie technologique, l’avenir de la Silicon Valley et potentiellement l’avenir du monde. Tout comme le pétrole au Moyen-Orient ou le coltan au Congo, les nations occidentales ont jugé nécessaire de s’emparer sous peu de ces gisements sous peine de voir tout l’échiquier diplomatique se renverser complètement. Quitte à piétiner les Coréens.

Mais quel autre choix avons-nous ?

Sébastien Conrado


Sources :

  • Sur le dispositif Aegis : http://www.lexpress.fr/actualite/monde/asie/coree-du-nord-comment-peut-on-abattre-des-missiles-en-plein-vol_1934462.html
  • Sur la puissance de feu de la Corée du Nord : http://www.rfi.fr/asie-pacifique/20170812-puissance-feu-nord-coreenne-armement-nucleaire-missiles-kim-jong-trump
  • Sur l’accord du “No nuclear first” : https://en.wikipedia.org/wiki/No_first_use#North_Korea
  • Sur la composition de l’armée américaine envoyée : https://www.wsws.org/fr/articles/2017/oct2017/usnk-o31.shtml
  • Sur la réplique Chinoise : https://asialyst.com/fr/2017/08/11/pekin-doit-repliquer-si-washington-frappe-pyongyang-dabord-selon-presse-chinoise/
  • Sur le déploiement de soldats Chinois : http://www.dailymail.co.uk/news/article-4399076/China-deploys-150-000-troops-North-Korea-border.html
  • Sur la frappe préventive évoquée par Theresa May : https://fr.sputniknews.com/international/201704241031069896-theresa-may-frappe-nucleaire/