[Analyse]
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Le Kirghizistan en eaux troubles face à « l’extrémisme » ​

Sévir contre les prêcheurs d’idées radicales, mais comment et dans quelles proportions ? En Asie centrale, zone tourmentée, en proie à une réislamisation rampante de la société après des décennies d’athéisme soviétique, la question se pose avec acuité. Et ce d’autant plus que, depuis 2012, entre 2 600 et 5 000 ressortissants de la région seraient partis en Syrie, en Irak et en Afghanistan pour rejoindre des groupes armés tels que l’Etat islamique, Jabhat Al-Nosra (« Front de soutien ») ou le Mouvement islamique d’Ouzbékistan.


Pourquoi le Kirghizistan est-il en proie à une radicalisation ?
Quelles sont les mesures prises par cet Etat ?


Entre prophylaxie et répression assumée, chaque pays suit son propre chemin, rarement rectiligne, souvent sinueux. Etat montagneux de six millions d’âmes, le Kirghizistan, lui, semble pencher de plus en plus du côté de l’autoritarisme. C’est du moins ce qu’affirme Human Rights Watch (HRW) dans son dernier rapport, « We live in constant fear » (« Nous vivons dans un état de peur permanente »), rendu public mardi 18 septembre.

L’ONG souligne que, depuis 2010, au moins 258 personnes auraient été arrêtées et condamnées – de trois à dix ans d’emprisonnement, selon les cas – pour « extrémisme » ou « possession de documents à caractère extrémiste ». Or, le flou le plus total règne quant à ce qui relève ou non de ces deux notions. De fait, la loi de 2005 sur la lutte contre les activités extrémistes s’attaque aussi bien aux « actes de terrorisme commis ou planifiés » qu’aux « affronts à la dignité nationale », au « hooliganisme » ou au « vandalisme ».

Le fait qu’il n’existe pas encore, en droit international, de définition universelle de l’extrémisme permet de déplacer le curseur à loisir, au gré de calculs politiques plus ou moins avouables. HRW rappelle que le simple fait de détenir – sans les diffuser – des vidéos, des pamphlets ou des livres mis à l’index par les autorités de Bichkek peut valoir embastillement.

Nulle différence, sur le papier entre un rapport sur les mauvais traitements subis par les travailleurs migrants, un sermon du Hizb ut-Tahrir [un mouvement fondé en 1953 en Jordanie, dont l’objectif est la création d’un califat mondial et qui, en théorie, ne prône pas le recours à la violence] et le film Je suis gay et musulman, du réalisateur néerlandais Chris Belloni : tous sont considérés comme « extrémistes ».

Chercheuse senior sur les questions liées à la lutte antiterroriste, Letta Tayler, qui a rédigé le rapport, dénonce cette situation, y voyant « une pratique par laquelle il devient trop facile de s’en prendre à des opposants politiques, des militants, des journalistes, des avocats défenseurs des droits de l’homme et des citoyens ordinaires ».

Pour elle, cette stratégie n’offre aucune garantie d’efficacité. C’est même tout l’inverse. « Le fait de prendre des mesures antiterroristes excessives […] est susceptible de contribuer à s’aliéner les communautés locales. Au lieu d’assurer une plus grande sécurité […], cela peut susciter un soutien en faveur de groupes armés extrémistes. »

Les pouvoirs publics, quant à eux, dénoncent des allégations sans fondement. « Quand nos agents […] procèdent à une perquisition et mettent la main sur des documents à caractère extrémiste, ils ont une justification valable de le faire. Aucun ordre n’est jamais donné sans raison », assure Erlan Bakiev, du ministère de l’Intérieur.

En pratique, l’étau se resserre surtout autour des Ouzbeks ethniques. Une étude menée en 2016 par la Cour suprême a ainsi révélé que la majorité des suspects poursuivis pour terrorisme ou extrémisme en vertu de l’article 299-2 du Code pénal appartenait à cette minorité. Si les Ouzbeks ethniques ne représentent que 15 % de la population, ils vivent pour l’essentiel dans le Sud du pays, plus conservateur sur le plan religieux, et sont donc plus enclins à se laisser entraîner sur la voie de la radicalisation.

La tentation est d’autant plus grande que, dans la foulée des violents heurts interethniques de 2010 qui les ont opposés aux Kirghizes à Och (Sud) – et dont l’empreinte ne s’est toujours pas effacée –, ils ont été soumis aux détentions arbitraires et à la torture de manière disproportionnée, relève Human Rights Watch. Bien qu’un centre national de prévention de la torture ait été créé en 2013, cette pratique perdure. L’année dernière, l’institution aurait été saisie d’au moins 217 plaintes…

Pourquoi certains ressortissants kirghizes cèdent-ils aux sirènes du fondamentalisme ? Les analystes en sécurité avancent plusieurs raisons, certaines idéologiques, d’autres non. Impéritie du gouvernement, corruption (dans le classement mondial 2017 de l’ONG Transparency International, qui cherche à évaluer la perception de la corruption, le Kirghizistan occupait le 135e rang sur 180 pays), pauvreté, sentiment de déclassement ou de marginalisation : les catalyseurs du basculement sont multiples.

« Le pays n’a aucune vision de l’avenir et l’ascenseur social ne fonctionne pas. En outre, il convient de noter que près de 90 % de ceux qui ont rejoint Daech [l’acronyme arabe de l’Etat islamique] sont issus de l’ethnie ouzbèke. Ce sont ceux qui n’ont pas pu trouver leur place dans la société après les tragiques événements de 2010 », explique Denis Berdakov, directeur de la fondation « Eurasian Research and Consulting Group ».

« La radicalisation est une quête de fierté, de protection, mais aussi en partie une soif de vengeance. De surcroît, beaucoup d’enfants et de femmes du Kirghizistan se radicalisent lorsqu’ils vont travailler en Russie et au Kazakhstan. C’est là qu’ils apprennent l’islam venant de prédicateurs radicaux. L’éloignement de leur environnement patriarcal et de leur communauté, leur incapacité à vivre dans une société nouvelle et leur mode de vie fermé les amènent à suivre les tendances radicales de la rhétorique islamique », poursuit-il.

Bien que le Kirghizistan soit officiellement laïque, l’islam y occupe une place grandissante. « Un processus d’islamisation, plus radical par endroits que celui qui a eu lieu au Moyen Age sur le territoire du Kirghizistan, s’y déroule actuellement, ainsi que dans les Etats voisins. En témoigne la multiplication du nombre de mosquées (sans compter les salles de prière) : 2 669, contre 1973 il y a neuf ans. Ce nombre a dépassé celui des écoles. On observe par ailleurs une augmentation des rituels religieux. La population s’approprie des vêtements islamiques et l’intérêt pour la religion croît dans toutes les couches de la société », souligne M. Berdakov.

Face à cette situation, le pouvoir est aux aguets. Sa crainte : que le salafisme djihadiste ne gagne du terrain. Pour prévenir toute dérive, il s’appuie sur un vaste arsenal, dont le placement sur liste de surveillance (plus de 4 000 citoyens étaient visés fin 2016) et une censure croissance d’Internet. Avec le risque que cela se retourne in fine contre lui.

Dans une note parue en mai 2017 et intitulée « Etat de la menace de radicalisation dans les sociétés d’Asie centrale », Catherine Poujol, directrice régionale de l’IFEAC (Institut français d’études sur l’Asie centrale), expliquait en effet que la réislamisation au sein de la région faisait d’abord écho à « la demande d’une société qui a largement perdu confiance en ses leaders politiques, mais aussi en ses leaders religieux nationaux ».

Denis Berdakov, lui, anticipe déjà la suite. Et son diagnostic n’incite guère à l’optimisme : « Un nouveau grand jeu commence, dans lequel le nouvel ordre technologique coexistera avec des croyances religieuses radicalement sauvages et archaïques et des cultes qui ne sont que le reflet de l’homme perdu dans la postmodernité. »

Aymeric Janier
Son blog : Relations internationales : Etats critiques