[Tribune]
#Société

40% des Français ne se sentent pas représentés par les gouvernants et les médias

« Populisme » est un terme difficile à employer, il est au fond davantage un qualificatif qu’un substantif. Parce qu’aucun gouvernant n’assume ce qualificatif pour lui-même, il va de soi que le mot est une injure, et en dit plus long sur le sujet que sur l’objet (dans Le Monde du 5 juillet 2018, Franck Nouchi admet que parler d’un populiste représente davantage un jugement moral qu’une qualification politique, et que pour cette raison, il vaut mieux l’employer le moins possible).

Il signifie « le courant politique dont nous ne voulons pas », ce qui n’est en aucun cas une définition, et réclame un approfondissement : pourquoi n’en veut-on pas ?

Voir Partie II : Médias et populisme : le procès réciproque (2/2)

Pour être plus précis et plus sérieux, je parlerai moins de populismes que de démocraties illibérales : expression objective parce qu’assumée et même revendiquée par ses acteurs. Il s’agit ici d’un substantif. Ce sont des démocraties qui confèrent des limites à la liberté : en tout cas, qui considèrent que les libertés démocratiques post-modernes sont trop grandes – libertés dites « sociétales », libertés de circulation qui concernent l’immigration etc.

Le régime démocratique en effet repose sur deux piliers : une société « libérale » (liberté de penser et d’opinion, de circulation, etc.) et le vote citoyen. Il est bien établi que la libéralisation de la société doit précéder et conditionner le vote citoyen, faute de quoi on établit des « démocraties » vides et juste théâtrales, comme il arrive au Moyen-Orient, en Turquie, en Afrique ou dans le Maghreb.

En revanche ici, avec les dits « populismes », nous avons des situations inédites dans lesquelles des démocraties installées exigent par un vote populaire de mettre un frein aux libertés. Il s’agit ici d’une critique du post-moderne. J’y reviendrai.

Mais cela ne nous suffit pas pour comprendre le « populisme ». Car la « démocratie illibérale » laisse entendre un débat nanti d’arguments autour de la vision de la liberté démocratique post-moderne. Tandis que le « populisme » suggère la brutalité des mots, l’excès dans les descriptions, et si j’ose dire, davantage que des concepts nouveaux, une espèce de bacchanale des humeurs et des caprices.

Aussi, je pense qu’il nous faut tenir compte de ces deux aspects : une volonté de poser des limites à la liberté démocratique post-moderne ; et une opinion furieuse, relevant d’une question d’éducation, et si j’ose dire et je regrette de devoir le dire, de classe.

Je commencerai donc par ce qui, pour ainsi dire, saute aux yeux : cette opinion furieuse, pour en venir ensuite à ce qui la sollicite et veut la justifier : l’extrémisme, et la question du progrès.

Etat des lieux et brutalité des mots

Le fait est patent du conflit à peine dissimulé entre les médias et les courants populistes. Ce phénomène vaut pour tous les pays dans lesquels existe un courant dit populiste, c’est-à-dire pratiquement tous les pays démocratiques occidentaux. Phénomène étrange puisqu’en principe, les médias ne doivent être que des miroirs et des analystes de la société dans son ensemble, et la représenter autant que la décrire et la penser.

Un pays dans lequel les médias ne défendent qu’un seul courant, est dictatorial ou totalitaire. Un pays dans lequel les médias pluralistes généralement récusent un seul courant, toujours le même : c’est une situation nouvelle, qui mérite qu’on s’y penche.

L’état des lieux est celui-ci : pour commencer, des deux côtés on s’injurie. Je ne m’attarderai pas à la description, mais je veux tout de même donner quelques exemples. Avant de parler de procès, comme l’indique le titre que nous avons choisi avec François d’Orcival, ce qui est inédit c’est d’abord la violence des propos.

D’une manière générale, dans les sociétés modernes la violence des mots est le fait des courants extrémistes. Il y a des courants extrémistes dans nos démocraties, ce sont ceux justement qu’on appelle populistes (je reviendrai sur les définitions). Pourtant, ici la brutalité des propos se déploie des deux côtés, aussi bien chez les modérés (appelons-les ainsi pour l’instant) que chez les extrémistes.

Aujourd’hui dans des sociétés civilisées, depuis longtemps à l’abri des guerres et plutôt abandonnées à une psychologie de la victimisation, la violence des mots peut paraître anachronique. Et pourtant, ce phénomène est si répandu que nous pouvons prendre des exemples partout, de la France aux USA, de la Scandinavie à l’Italie en passant par la Pologne. Je me contenterai d’évoquer quelques exemples, saisis en France et aux Etats-Unis.

Le journaliste sociologue Thomas Frank a recueilli de beaux florilèges de ces paroles extrêmes. Le langage des pays rouges (ceux qui votent Trump) à l’égard des médias est injurieux et belliqueux. Les médias sont considérés dans leur ensemble comme expression de la décadence  (« Dieu déteste les pédés », dit ce prédicateur du Kansas, Pourquoi les pauvres votent à droite, Agone 2013 p.59), ou comme expressions d’un libéralisme extrême et dangereux, des « fascistes culturels », des « jihadistes gauchistes voulant la peau de Jésus » ou des « libéralo-nazis anti-Noël » (id. p.379).

En face, les médias ont évidemment plus de surface et ne se privent pas. Marc Crapez avait dressé dans Commentaires (« Les élites et le droit européen », Commentaire n°112, Hiver 2005-2006, p.829) un florilège des qualificatifs dont les médias baptisaient ceux qui avaient voté pour le non au référendum de Mai 2005 : « attardés », « étroits », « frileux », « myopes », « repliés », « vérole antidémocratique », « chaumière claquemurée », « xénophobie », « nationalisme rance » etc.. On se souvient de la « France moisie » de Sollers.

On décrit les courants populistes comme de « sinistres pathologies » (L’âge de la régression, Premier Parallèle 2017 Pankaj Mishra, La politique à l’ère du ressentiment, p.172), une « décivilisation régressive » (id. Olivier Nachtwey, La décivilisation, p.195 ss), des « ploucs » qui se rendent aux urnes (id. Wolfgang Streek, Le retour des évincés, p.242) ou encore des « barbares populistes » (id. p.251). Lors de la campagne électorale américaine, Clinton avait décrit Trump et son entourage comme un « panier de gens déplorables ».

L’injure est donc réciproque. Il ne s’agit pas de chercher à savoir « qui a commencé ». C’est l’œuf et la poule.

La violence du langage public (qui annonce bien souvent la violence physique) trouve toujours des raisons historiques précises. Entre les deux guerres mondiales, un phénomène de brutalisation verbale répondait à la violence de la Première Guerre et à la force des courants extrémistes, notamment en Allemagne (phénomène bien étudié par George Mossé[1]). La violence des propos était assez courante avant-guerre (on se souvient de la Une de Gringoire en novembre 1936 « Salengro est blanchi : le voici devenu Proprengro »).

Aujourd’hui en Russie, la violence verbale d’un Poutine répond, selon l’analyse de Françoise Thom, à une société dans laquelle la plupart des hommes ont connu l’atmosphère du goulag – imaginons une société pleine d’anciens détenus, qui n’ont connu de relations humaines qu’à travers la spirale intimidation/menace/violence. Ainsi Poutine publiquement ne dit pas qu’il va réprimer les Tchétchènes, il dit qu’il va « aller les buter jusque dans les chiottes ».

Dans les démocraties occidentales, nous étions habitués depuis la Deuxième Guerre mondiale à un progrès certain de ce que Tocqueville appelait déjà la douceur démocratique. Aussi la montée des populismes nous apparaît-elle comme une nouvelle brutalisation, pour parler le langage de George Mossé. Une sorte de redéploiement de la violence, retour considéré comme insupportable.

Allons plus loin que les simples apparences langagières, même si elles sont éloquentes. Entre les médias et les courants populistes il y a derrière les injures, un procès en condamnation. Les populismes accusent les médias de les passer sous silence ou de ne parler d’eux que de façon critique ou injurieuse ; les médias accusent les populismes de manquer de civilité, et depuis peu, de diffuser des fake news.

Tous ces reproches sont en partie vrais. Par exemple, pendant l’élection présidentielle américaine, on estime que 95% des médias américains défendaient Clinton (et il suffit de passer en ce moment une semaine aux EU pour constater que la presse presque toute entière n’a qu’une obsession : discréditer Trump) ; on sait également que Trump est familier des excès de langage, fanfaronnades et autres affabulations indignes d’un chef d’Etat démocratique.

Cette situation inédite, que j’ai choisi de ne pas décrire plus avant (tout le monde la connaît) pour laisser place à l’analyse, révèle un contexte politique et idéologique nouveau – on peut le dater du tournant du siècle.

Extrémisme ?

Il est naturel que les médias représentent pour la plupart la pensée du temps, aujourd’hui une pensée modérée (= civilisée, éloignée de la violence, adepte de la « douceur » démocratique) et post-moderne (= individualiste, universaliste et cosmopolite). Sous ces deux acceptions ils se heurtent depuis peu à un puissant courant qui désavoue à la fois le modéré et le post-moderne.

Ce courant est extrémiste (ou vu comme tel) à la fois parce qu’il contredit fortement la post-modernité, et parce qu’il la contredit avec des armes exaspérées. Mettre en cause la post-modernité est déjà une démonstration d’extrémisme, parce que les caractéristiques de la post-modernité sont considérées comme évidentes et indiscutables.

Une voix qui s’élève contre l’émancipation, par exemple, ou contre la liberté individuelle, est déjà par elle-même, extrême, puisque son opinion est impensable (voir par exemple récemment la phrase du Docteur de Rochambeau se disant personnellement opposé à l’IVG). On ne s’étonne donc pas que cette voix utilise souvent pour se dire des armes exaspérées : elle ne comprend pas pourquoi on la fait taire au pays de la liberté de parole.

Les courants extrêmes et les médias modérés s’exacerbent l’un l’autre. Les médias font tout pour éviter l’installation des extrêmes. Le seul moyen dont ils disposent est la maîtrise de la parole. Ils taisent l’ampleur des extrêmes, minimisent leur portée, ridiculisent leurs opinions, et surtout les traitent par l’indifférence.

Aussi l’un des moyens pour les extrêmes de figurer sur le devant de la scène, est l’usage du scandale. Les extrémistes minoritaires sont dans la nécessité de faire ou dire des choses scandaleuses (au sens étymologique de la pierre qui fait trébucher). On sait comment le patriarche Le Pen sut manipuler le scandale et s’en faire un drapeau.

On remarquera que les courants extrêmes ne se sont jamais reconnus dans les médias de leur époque, toujours trop tièdes pour eux. La législation peut même les aider en finançant leur presse pour soutenir la diversité des courants, gage de la démocratie. A l’époque du papier, les courants extrêmes ou marginaux avaient du mal à diffuser leurs idées, faute de moyens (ce sont des courants qui trouvent peu de mécènes, mais il y a des exceptions). Aujourd’hui le numérique permet une diffusion presque gratuite, en tout cas très bon marché. Ce qui a certainement contribué au développement de courants dits populistes depuis le tournant du siècle.

La nouveauté aujourd’hui, c’est que ces courants sont très puissants – aujourd’hui ce sont peut-être 40% des Français qui ne se sentent représentés ou pris en compte ni par les gouvernants ni par les médias. C’est pourquoi la question qui nous occupe atteint des proportions inégalées à ce jour.

Voir Partie II : Médias et populisme : le procès réciproque (2/2)

Chantal Delsol
Communication à l’Académie des Sciences morales et politiques, le lundi 17 Septembre 2018


[1] George Mossé décrivait ainsi la brutalisation des sociétés occidentales d’entre-deux-guerres : « On avait tendance à voir la politique comme une bataille qui ne cesserait qu’avec la reddition inconditionnelle de l’ennemi » (George Mossé, De la Grande Guerre au totalitarisme, la brutalisation des sociétés européennes, Hachette 1999, p.183).